Un cap est passé: voilà 20 ans que je n’ai plus vingt ans. Pour l’occasion, je reviens sur mon tout premier reportage qui a 20 ans, sur une esplanade des Invalides plongée dans la violence. Et je vous présente la tête fatiguée d’un élève caporal le matin de son rallye final, parce que ça y est: mon reportage FGE Légion est fini !
20 ans que je n'ai plus vingt ans, donc. 20 ans que je fais des reportages photo, aussi ! Et si mon corps me le permet, que la société m'y autorise, et que Tigrou est d'accord -dans cet ordre ou dans un autre- je suis encore prête à re-signer pour 20 ans !
J'ai eu de nombreuses occasions de faire évoluer ma pratique photo en vingt ans. Certaines ont été plutôt douloureuses, d'autres se sont filées tellement naturellement qu'il m'a fallu une vraie analyse rétrospective pour voir le changement au travers de reportages égrenés sur plusieurs années. Mais ce que je ne cesse de découvrir, de redécouvrir et d'admirer, c'est le pouvoir absolu que détient ce médium sur l'esprit des hommes.
Un pouvoir de narration, un pouvoir d'inspiration... et tout ça, sans même avoir besoin d'employer de mots, sans ce besoin du dénominateur commun qu'est le langage, sans cet effort de devoir lire ou écouter. Le pouvoir de s'adresser, directement, aux cerveaux d'autres humains. D'aucuns évitent de trop y penser tellement c'est vertigineux (et puis disons ce qui est: être vue comme "la fille qui appuie sur un bouton" moi, ça me va bien, au moins je suis sûre d'être au niveau !)
Inévitablement, c'est l'occasion pour moi de placer cette excellente citation de spiderman "un grand pouvoir implique de grandes responsabilités" (on peut pas citer Nietzsche tous les 4 matins, aussi #Jassume). Vingt ans que j'essaie de me montrer à la hauteur de cette responsabilité, donc. Je sais pas si j'y suis toujours arrivée, je ne sais pas non plus si j'y arrive maintenant. Je sais seulement que je fais de mon mieux, chaque jour, et que le reste ne m'appartient pas !
Pour célébrer cet anniversaire je reviens donc sur mon tout premier reportage il y a 20 ans, réalisé en pellicule Kodak N&B sur une esplanade des Invalides que je découvrais à peine, plongée dans la violence née de l'opposition de pans entiers de la société à propos du Contrat Première Embauche. Et je commence mon récit avec une image plus optimiste qui fera sans doute partie de ma short-list 2026. La tête fatiguée d'un élève-caporal le matin du rallye final de sa FGE à la ferme Bertrandou, parce que ça y est: mon reportage sur le stage caporal de la Légion est fini ! #PlusQuaLePrésenterUnPeuPartout #QuandCestFiniCestPasFini #LePlusDurCommence
Elève du peloton Delta lors de sa FGE au 4eRE.
Ref:4326-03-3616 | février 2026, ferme Bertrandou.
Nous sommes en semaine 7 d'un stage Formation Générale Élémentaire (FGE) qui en compte 8 et qui est organisé par la Compagnie d'Instruction des Cadres (CIC) du 4ème Régiment Étranger. Après son passage à Caylus pour réaliser ses tirs, le peloton Delta retrouve la mythique ferme Bertrandou pour son épreuve la plus redoutée : un rallye final tactique et technique sur 2 jours, sans nourriture, qui doit commencer le lundi à 8 heures.
Le dimanche soir, épuisés par les journées extensives et les aléas météo des six semaines qui ont précédé, les élèves croient gagner une nuit de sommeil bien méritée quand le chef de peloton leur annonce qu'il les envoie se coucher tôt. Le top est donné à 21h30, les bivouacs en forêt sont montés sous la pluie en moins de vingt minutes, et à 22 heures chaque légionnaire dort du sommeil du juste.
Sauf qu'à minuit, deux grenades à plâtre claquent au milieu des tentes, la sentinelle de garde donne l'alerte, le peloton se rassemble et prend ses consignes: l'ennemi vient par le plateau le peloton doit s'y rendre, s'y installer et monter la garde. Évidemment, quand l'élève de jour annonce que son dispositif est prêt, le chef de peloton va l'inspecter. Il lui fait des recommandations: “les mecs sont fatigués”, “prévois une rotation pour que la moitié du peloton puisse dormir tandis que l'autre est en observation”, “il faut tenir toute la nuit”.
Inévitablement, deux heures plus tard, le même chef est revenu sur le plateau avec un autre cadre, dans la plus grande discrétion et l'obscurité la plus totale cette fois: le peloton dormait à poings fermés, aussi bien en réserve que dans les postes d'observation.
Inutile de vous décrire la violence verbale de la remontée de cannes que les stagiaires ont subi après cette seconde explosion de grenades. Je vois des jeunes tenant à peine debout, les visage émaciés, les yeux mi-clos, des zombies. Ils sont immédiatement renvoyés a pied au bivouac Delta, il est 4 heures du matin. Arrivés au bivouac, deuxième couche d'engueulades et de sermon: ils ont dormi pendant la garde, ils ont failli à leur mission, une défaillance qui en opérations peut coûter la vie de ceux de leurs camarades qu'ils étaient en charge de protéger. Cette mort-là est inexcusable. Retex à chaud. Puis ils sont renvoyés sur la plateau "même mission, même éléments".
Peu après 6 heures du matin le lundi, un cadre passera sur le plateau leur annoncer leur relève.
Je les retrouve et je réalise cette photo à 7h47 tandis qu'ils reviennent sur la zone de bivouac Delta. Dans quelques dizaines de minutes, ils entameront leur rallye tactique. Chaque élève sera évalué individuellement sur sa capacité à se comporter en tant que chef de trinôme, à progresser tactiquement, donner des ordres, faire des comptes-rendus. Une épreuve éliminatoire: ce sont les fonctions premières d'un caporal.
Mais si ils réussissent à la passer dans cet état-là, moi, je suis prête à les suivre les yeux fermés jusqu’au bout de l'enfer.
Ceux d'une lettre magnifique qu'Albert Camus adresse à son ami René Char. Et faute d'être aussi douée qu'eux avec le langage, je me permets de vous les adresser :
Plus je vieillis et plus je trouve qu'on ne peut vivre qu'avec les êtres qui vous libèrent, qui vous aiment d'une affection aussi légère à porter que forte à éprouver. (..) C'est ainsi que je suis votre ami, j'aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours.
- Albert Camus
Merci d'être là, merci à ceux qui ont saisi l'occasion de me souhaiter mon anniversaire de mille et une façons, merci de continuer à suivre les aventures de Tigrou, merci de m'envoyer des mails, de me proposer des sujets de reportage, des thèmes à traiter, de me poser des questions. Tout simplement merci.
MO lors des manifestations contre le CPE
Ref:0000-10 | mars 2026, Paris
Je n’ai jamais été, « manifestante » dans l’âme, râleuse, oui, engagée, aussi; mais manifestante non, à part quelques remous de jeunesse, je vais voter, et je ne défile pas. Mais ces manifestations m’intéressent pour ce qu’elles disent et montrent de nous et de la société à laquelle nous appartenons, il y a quelque chose… A l’époque de ces manifs CPE, j’étais étudiante et je boxais avec quelques policiers. J’avais été témoin de leurs avis, de leur excitation autant que de leur retenue lors de nos séances à la salle… alors j’avais choisi mon « angle » je ferai les manifs anti-CPE, mais du coté de ces forces de l’ordre tant décriées.
J’avais décidé d’un plan somme toute simple: aller directement sur le lieu de la dislocation finale de la manifestation, l’esplanade des Invalides, et tourner, voir où se concentrent les CRS, où se positionnent les barre-ponts, quels sont les angles de vue sympa… jusqu’à l’arrivée de la manif.
En termes techniques, j’avais pris mon Nikon FE, mon 50 mm F/1,8 et des pellicules T-Max 400, le numérique était déja bien avancé à l’époque mais je savais que les manifestations étaient noyautées de casseurs dont le seul but n’était pas de manifester, alors mon vieil argentique me rendait non-intéressante à leur yeux.
En attendant la manif, je me promenais, de rive en rive, passais entre les véhicules des CRS et des gendarmes mobiles, échangeais quelques mots parfois. Il y a bien eu quelques personnes qui m’ont demandé de déguerpir mais dans l’ensemble, les contacts ont été bons, et les hommes assez touchés que quelqu’un soit intéressé par eux au milieu de ce conflit social. J’ai cliché 2 pellicules jusqu’à l’arrivée des manifestants sur la place.
Ensuite navigant sur la place bloquée par les barrages de police entre le pont Alexandre 3 et les rues menant à l’Assemblée Nationale j’ai découvert l’intérieur la manifestation (eu l’occasion de me faire malmener par des casseurs malgré tout :-( ). Près du pont Alexandre III, malgré les conseils d’un brigadier qui m’avait annoncé peu avant la manif « ne restez pas là, ils vont nous balancer tout ce qui leur passe sous la main dessus… et ils ne visent pas toujours très bien », je vois ce panache de fumée noire qui s’élève en lourdes volutes depuis une des rues débouchant sur la rue Fabert…
Ma première manif…
Derrière les images ces derniers temps, il y avait : un Tigrou proche de l'école militaire mais chut #PDSF, une panthère rose majestueuse pour accueillir mon pote Nounours de passage #WTF, le magnifique képi blanc customisé par un talentueux stagiaire que m'ont offert les pelotons des FGE, un footing ffomecblot, les portes du Gondor à la tombée de la nuit #OuPresque, des cerisiers en fleurs très en avance… et les étirements le fameux jour du "passage de cap" pour vérifier que la vieillesse ne s'est pas complètement infiltrée dans mes articulations ;-)
J’espère que cette lettre vous aura plu / détendu / intéressé et peut-être même fait découvrir des trucs ! Si vous avez un avis sur son contenu, vous pouvez me faire part de vos critiques, remarques et autres conseils d'amélioration à cette adresse : sandra.chenugodefroy@gmail.com
D’ici sa prochaine édition, vous pouvez me suivre sur LinkedIn ou sur Instagram