Des plongeurs en eaux troubles et une bombe US de 500kg à neutraliser, la moiteur humide qui s'infiltre partout dans cette forêt qu'on appelle Selva: voici les photos qu'il faut regarder si vous choisissez de m'écouter en podcast. La disparition d'un philosophe a qui je dois beaucoup, et une lettre partie en retard, aussi #Bienvenue dans ma vie !
Il y a presque un mois Mallo et Alex du podcast Voie Off m’ont accueillie pour me permettre de raconter l'envers du décor de ma vie de photographe en immersion. On a parlé de plein de choses, ça part vraiment dans tous les sens et ça dure looongtemps, mais l'émission est sortie il y a dix jours et vous êtes quelques-uns à m'avoir écrit depuis pour me dire que vous aviez apprécié la parenthèse, même sans être photographes… (peut-être parce qu'on a pas beaucoup parlé de photo en vrai !)
Alors je vous mets le lien : j'y parle de déboires adolescents d'orientation, de douches froides, de cette sensation de se faire atomiser par le temps, du seul moyen d'après moi de se faire accepter par ceux que l'on suit en reportage, de stagiaires... et de ce que je reproche à l'essentialisation aussi !
Dire au micro tout le mal que je pense des étiquettes simplificatrices, quelques jours à peine avant que cet amoureux de l'homme et de la complexité qu'était Edgar Morin ne nous quitte ne peut qu'ajouter encore à ma tristesse : ses petits foulards noués toujours élégants, ses yeux rieurs, ses mimiques, ses mains qui parlent autant que lui. Autant de souvenirs et d'expériences qui me manquent déjà. Ses livres resteront, évidemment, mais ce n'est pas exactement pareil. Vous lui devez le titre de cette édition: c'est quand même le gars qui réussissait à vous faire aimer tout ce que notre cerveau essaie d'éviter: la complexité, l'incertitude, la rétroaction… un grand monsieur.
Mais je ne veux pas d'une lettre triste, et en ce mois de mai, vous m'avez donné de précieuses raisons de ne pas l'être : j'ai pu compter sur mes deux formidables partners in crime pour l'opération Cartes sur table aux Invalides lors des causes solidaires du GMP. Merci à ceux d'entre vous, nombreux, qui avez choisi de soutenir ce projet qui me tenait à cœur, qui avez affronté le déluge pour nous rejoindre sous notre petit barnum dégoulinant, qui avez pris le temps d'échanger. Merci à ceux qui nous avez confié qu'au delà du simple devoir de mémoire, ces valeurs solidaires, aider le Bleuet de France et ceux qui restent : ça vous parlait aussi ! #Merci #CaFaitDuBien . Bon la météo n'était pas tout à fait dans notre camp mais on n'a pas dit notre dernier mot ! #ToBeContinued
Démineurs-plongeurs de la Sécurité Civile neutralisant une bombe d’aviation de 500kg de la seconde guerre mondiale.
Ref:1523-23-1570 | octobre 2023, Tours.
Dans l'épisode de Voie-off (à peu près à 38 minutes) je réagis à un commentaire de mes hôtes sur le fait que la vraie expertise, c'est celle qu'on développe au fil d'un long et patient effort, sans forcément se rendre de ses progrès. Et c'est elle qui nous offre de nous adapter même dans les pires situations que d'aucuns diraient "impossibles" : je réalise cette image avec un appareil défectueux qui m'impose de travailler avec un temps de pose de 1/60 seconde tandis que je suis dans un fleuve qui a un fort courant, qui charrie des particules en nombre et qu'à quelques mètres de moi sous la surface, quatre plongeurs démineurs de la Sécurité Civile sont en train de retirer les détonateurs d'une bombe historique de 500kg découverte quelques jours plus tôt. Le genre de conditions qui m’auraient fait opter pour une vitesse 4 fois plus élevée, au bas mot.
Mais bien sûr, quand je réalise le défaut de mon appareil, je suis déjà dans le fleuve, en combinaison et ballotée par les turbulences, alors l'heure n'est pas vraiment à me maudire de n'avoir testé plus en détail le boîtier avant de le mettre dans mon sac et de prendre la route. Elle est de revenir au seul truc essentiel de la manip' pour moi : faire la photo. Donc de choisir la moins mauvaise solution. Ça se finira par une succession d'apnées à m'accrocher a un gros bloc au fond pour me stabiliser tant bien que mal dans les flots. Ma tête en ressortant de là faisait peur à voir mais tout compte fait: un temps de pose de 1/60s vaut quand même mieux que pas de temps de pose du tout !
Il y en a tellement qui me viennent en pensant à Morin qu'il est difficile de choisir, et puis, cela reviendrait à le "réduire", sinon le "disjoindre" et cela ne serait ni très sympa ni très fidèle à son modèle de pensée. Place au bon sens féminin, donc :
Lorsqu'une chose vous déplaît, il vous appartient de la changer. Si vous ne pouvez la changer, changez la manière dont vous l'envisagez. Et ne vous plaignez pas.
- Maya Angelou / Wouldn't Take Nothing for My Journey Now (1993)
J'ai distribué quelques coups de griffe ce mois-ci: quand sur LinkedIn une flopée d'handicapés du cerveau ont demandé à leurs IA préférées de résumer la lettre encyclique du pape sur le sujet… de l'IA. Non qu'à mes yeux ce soit un sacrilège religieux, chacun est libre, par contre y a quand même une légère incohérence dans l'idée... mais à priori ça ne saute pas aux yeux de tous les humains magnifiques (et puis quarante-cinq mille mots ça prend un peu de temps à lire, c'est peut-être ça.)
Avec la SAED du 3ème REI en forêt, dont l’emblème arbore une harpie féroce et la grenade légion ainsi que la devise “là où les autres ne vont pas”
Ref:4323-03 | avril 2023, Guyane
C'est l'autre thématique abordée à plusieurs occasions dans le podcast: la forêt guyanaise, son humidité permanente, mes craintes et ma préparation avant d'y aller. Et puis la mission Harpie avec les légionnaires de la SAED du 3eREI, la réalité bien concrète que j'ai découvert sur place et à laquelle il a bien fallu s’adapter. Ce qui me fait des souvenirs, bien sûr, mais aussi un petit paquet de photos inconnues, car au final: très peu d'images ont été utilisées dans le cadre du livre régimentaire Selva.
C'est toujours la sanction quand on travaille pour un livre, surtout quand c'est celui d'un d'autre : pour que la narration de ce livre soit fluide, qu'elle emmène le lecteur là où le commanditaire veut le faire aller, inéluctablement, des pans entiers de reportages photo sont bloqués au marbre* et ne passeront jamais dans la lumière. Pas parce que ces photos sont moins bonnes, ou que leur histoire est moins bonne, juste que ce n'est pas celle que l'on veut raconter dans ce livre-là.
Avec le temps, peut-être aussi avec cette opportunité que m'offrent un système d'archivage précis et les moyens de communication modernes (au rythme où cela évolue: je pense à cette lettre bien plus qu'aux réseaux sociaux) j'ai fini par m'apaiser avec ce sujet et admettre que l'immense majorité de mes images, et parmi elles de très-très bonnes, ne seront jamais diffusées telles que "j'estime que leur histoire le mériterait".
* Okay, j'explique: c'est une expression d'imprimeur qui fait référence au marbre typographique où les pages de journaux étaient mises en page avec les lettres d’impression en fonte "prêtes à" être imprimées... mais aussi longtemps qu'elles restent sur ce plan de travail : elles ne sont pas imprimées !
Derrière les images ces derniers temps, il y avait : un Tigrou sous des trombes d'eau, un héron mais pas n'importe lequel, un retour de footing bien trop matinal -canicule oblige-, de l'informatique en terrasse, une pin-up en képi blanc, un miroir qui aura vu bien des choses avant de servir de support à une fresque de Jordane Saget… et un selfie d'époque: réalisé sur un minuscule ponton, quelques mètres au dessus d'une bombe US !
J’espère que cette lettre vous aura plu / détendu / intéressé et peut-être même fait découvrir des trucs ! Si vous avez un avis sur son contenu, vous pouvez me faire part de vos critiques, remarques et autres conseils d'amélioration à cette adresse : sandra.chenugodefroy@gmail.com
D’ici sa prochaine édition, vous pouvez me suivre sur LinkedIn ou sur Instagram